📁L'existence et le temps


✅ Peut-on dĂ©finir ce qu'est le temps ?

✍ Il est impossible de dĂ©finir le temps dans ses trois dimensions (passĂ©, prĂ©sent et avenir) ; dĂ©finir le temps, ce serait dire : « le temps, c'est… ». Or, on ne peut demander ce qu'est le passĂ© (qui n'est plus) ou l'avenir (qui n'est pas encore) : seul le prĂ©sent est, mais le prĂ©sent n'est pas la totalitĂ© du temps.

✍Plus qu'une chose Ă  dĂ©finir, le temps est la dimension de ma conscience, qui se reporte Ă  partir de son prĂ©sent vers l'avenir dans l'attente, vers le passĂ© dans le souvenir et vers le prĂ©sent dans l'attention (Saint Augustin).

✅En quoi la conscience est-elle temporelle ?

✍Husserl montre comment la conscience est toujours conscience intime du temps. Si je regarde Ă  l'intĂ©rieur de moi, je n'y trouve pas une identitĂ© fixe et fixĂ©e d'avance, mais une suite de perceptions sans rapport entre elles (le chaud puis le froid, le dur puis le lisse par exemple). C'est alors la conscience du temps qui me permet de poser mon identitĂ© : la conscience du temps me permet de comprendre que dans cette suite de perceptions, ce n'est pas moi qui change, mais c'est le temps qui s'Ă©coule. Mon identitĂ© est donc de part en part temporelle.

✍ Surtout, la perception suppose que ma conscience fasse la synthĂšse des diffĂ©rents moments perceptifs : j'identifie la table comme table en faisant la synthĂšse des diffĂ©rentes perceptions que j'en ai (vue de devant, de derriĂšre, etc.). Or, cette synthĂšse est temporelle : c'est dans le temps que la conscience se rapporte Ă  elle-mĂȘme ou Ă  autre chose qu'elle.

✅ Si le temps n'est pas une chose, qu'est-il ?

✍ Selon Kant, le temps n'est ni une intuition (une perception), ni un concept, mais plutĂŽt la forme mĂȘme de toutes nos intuitions : cela seul explique que le temps soit partout (tout ce que nous percevons est dans le temps) et cependant nulle part (nous ne percevons jamais le temps comme tel).

✍Nous ne pouvons percevoir les choses que sous forme de temps et d'espace ; et ces formes ne sont pas dĂ©duites de la perception, parce que toute perception les suppose. La seule solution consiste donc, pour Kant, Ă  faire du temps et de l'espace les formes pures ou a priori de toutes nos intuitions sensibles : le temps n'est pas dans les choses, il est la forme sous laquelle notre esprit perçoit nĂ©cessairement les choses.

✅Quelle est la solution proposĂ©e par Bergson ?

✍ Ni le passĂ©, ni l'avenir ne sont : seul l'instant prĂ©sent existe rĂ©ellement, et le temps n'est que la succession de ces instants ponctuels de l'avenir vers le passĂ©. Quand nous essayons de comprendre le temps, nous le dĂ©truisons en en faisant une pure ponctualitĂ© privĂ©e d'ĂȘtre.

✍Bergson montre ainsi que notre intelligence comprend le temps Ă  partir de l'instant ponctuel : elle le spatialise, puisque la ponctualitĂ© n'est pas une dĂ©termination temporelle, mais spatiale. Le temps serait alors la succession des instants, comme la ligne est une succession de points. Notre intelligence comprend donc le temps Ă  partir de l'espace : comprendre le temps, c'est le dĂ©truire comme temps. À ce temps spatialisĂ©, homogĂšne et mesurable, il faut donc opposer notre vĂ©cu interne du temps ou « durĂ©e ».

✍À ce temps spatialisĂ©, homogĂšne et mesurable, il faut donc opposer notre vĂ©cu interne du temps ou « durĂ©e » : la durĂ©e, c'est le temps tel que nous le ressentons quand nous ne cherchons pas Ă  le comprendre. Elle n'a pas la ponctualitĂ© abstraite du temps : dans la durĂ©e telle que nous la vivons, notre passĂ© immĂ©diat, notre prĂ©sent et notre futur immĂ©diat sont confondus. Tout geste qui s'esquisse est empreint d'un passĂ© et gros d'un avenir : se lever, aller vers la porte et l'ouvrir, ce n'est pas pour notre vĂ©cu une succession d'instants, mais un seul et mĂȘme mouvement qui mĂȘle le passĂ©, le prĂ©sent et l'avenir.

✍La durĂ©e n'est pas ponctuelle, elle est continue, parce que notre conscience dans son prĂ©sent se rapporte toujours Ă  son passĂ© et se tourne dĂ©jĂ  vers son avenir. La durĂ©e non mesurable, hĂ©tĂ©rogĂšne et continue est donc le vrai visage du temps avant que notre intelligence ne le dĂ©compose en instants distincts.

✅Sous quel signe le temps place-t-il notre existence ?

✍ Non seulement le temps place notre existence sous le signe de l'irrĂ©versible, mais il Ă©veille en nous la possibilitĂ© d'une conscience morale : je me reproche mon passĂ© parce que je ne peux rien faire pour annuler les erreurs que j'ai commises.

✍ Parce que le temps est irrĂ©versible, je crains mon avenir et je porte le poids de mon passĂ© ; parce que mon prĂ©sent sera bientĂŽt un passĂ© sur lequel je n'aurai aucune prise, je suis amenĂ© Ă  me soucier de ma vie.

✍Selon Heidegger, c'est mĂȘme parce qu'il est de part en part un ĂȘtre temporel que l'homme existe. Les choses sont, mais seul l'homme existe (au sens Ă©tymologique) : l'homme est jetĂ© hors de lui-mĂȘme par le temps. Être temporel, ce n'est donc pas simplement ĂȘtre soumis au temps : c'est ĂȘtre projetĂ© vers un avenir, vers du possible, avoir en permanence Ă  se choisir et Ă  rĂ©pondre de ses choix (ce que Heidegger nomme le souci).

✅Le temps fait-il de la mort notre horizon ?

✍ Si je ne savais pas d'avance que je vais mourir un jour, si je n'Ă©tais pas certain de ne pas avoir tout le temps, je ne me soucierais pas de ma vie. Ce n'est donc pas la mort qui nous vient du temps, mais le temps qui nous vient de la mort (Heidegger).

✍Je ne meurs pas parce que je suis un ĂȘtre temporel et soumis aux lois du temps, au contraire : le temps n'existe pour moi que parce que la perspective certaine de ma mort m'invite Ă  m'en soucier (inconscients de leur propre mort, les animaux ne connaissent pas le temps). Et comme personne ne pourra jamais mourir Ă  ma place, personne ne pourra non plus vivre ma vie pour moi : c'est la perspective de la mort qui rend chacune de nos vies uniques et insubstituables.



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