📁La dĂ©monstration

Comme le remarquait Husserl, la volontĂ© de dĂ©montrer est apparue en GrĂšce antique, aussi bien dans le domaine mathĂ©matique que dans celui de la logique. Être rationnel, l'homme a en effet la possibilitĂ© d'articuler des jugements prĂ©dicatifs (du type « Sujet est PrĂ©dicat ») dans des raisonnements en trois temps nommĂ©s syllogismes, et qui sont la forme mĂȘme de la dĂ©monstration.


✅Qu'est-ce que la logique formelle ?


✍Il existe diffĂ©rents genres de jugements prĂ©dicatifs qui vont permettre diffĂ©rents types de combinaisons. Il faut en effet distinguer quatre quantitĂ©s dans nos jugements (universelle, particuliĂšre, indĂ©finie, singuliĂšre) et deux qualitĂ©s (affirmative et nĂ©gative). Par exemple, « tout S est P » est une proposition universelle affirmative, et « quelque S n'est pas P », une proposition particuliĂšre nĂ©gative. Produire une dĂ©monstration, alors, c'est combiner ces diffĂ©rents types de propositions en syllogismes, en sorte que la conclusion s'impose nĂ©cessairement. Or, ce que remarque Aristote, c'est que certaines combinaisons sont possibles, mais que d'autres ne sont pas concluantes, quel que soit le contenu des propositions – on dira en de tels cas que le raisonnement est formellement faux. La logique formelle a alors pour but de montrer quelles sont les formes possibles d'un raisonnement cohĂ©rent, c'est-Ă -dire d'Ă©tablir les rĂšgles formelles de la pensĂ©e, indĂ©pendamment du contenu de cette pensĂ©e.


✅Qu'est-ce qu'un syllogisme concluant ?


✍Un syllogisme est constituĂ© de deux prĂ©misses (une majeure et une mineure) et d'une conclusion. Par exemple, « tous les hommes sont mortels (prĂ©misse majeure), or tous les philosophes sont des hommes (prĂ©misse mineure) donc tous les philosophes sont mortels (conclusion) » : c'est-Ă -dire, « Tout A est B, or tout C est A, donc tout C est B ». Ce syllogisme, constituĂ© d'une majeure, d'une mineure et d'une conclusion universelles affirmatives, est effectivement concluant (la conclusion est nĂ©cessairement dĂ©duite).


 ✍Mais il existe des combinaisons incorrectes, comme : « Tout A est B, or quelque B est C, donc tout A est C » ; comme le montrera Leibniz, parmi les 512 combinaisons syllogistiques possibles, 88 seulement sont concluantes. Les autres sont des paralogismes, c'est-Ă -dire des syllogismes formellement faux. Quelle que soit la combinaison, il faut en fait, pour que le raisonnement soit concluant, que la conclusion soit dĂ©jĂ  contenue dans les prĂ©misses : c'est seulement dans ce cas qu'elle est nĂ©cessairement dĂ©duite, donc que le syllogisme est concluant du point de vue formel.


La logique formelle peut-elle constituer l'instrument de toute connaissance ?


✍ Telle que nous l'avons dĂ©finie, la logique est une science formelle. Comme telle, elle est une condition nĂ©cessaire, mais non suffisante, pour la vĂ©ritĂ© d'une dĂ©monstration : un syllogisme peut ĂȘtre concluant du point de vue formel, et faux du point de vue matĂ©riel, c'est-Ă -dire eu Ă©gard Ă  son contenu. « CĂ©sar est un nombre premier ; or un nombre premier n'est divisible que par un et par lui-mĂȘme ; donc CĂ©sar n'est divisible que par un et par lui-mĂȘme » est un syllogisme formellement cohĂ©rent, mais absurde matĂ©riellement (dans son contenu).


✍ D'ailleurs, un syllogisme pose ses prĂ©misses comme Ă©tant vraies sans pour autant le dĂ©montrer. En fait, la logique n'a pas pour but de dĂ©montrer la vĂ©ritĂ© des prĂ©misses, mais d'Ă©tablir toutes les dĂ©ductions cohĂ©rentes qu'on peut en tirer : si j'admets que la majeure est vraie, et si j'admets que la mineure est vraie, que puis-je en tirer comme conclusion ? Au dĂ©but de chaque syllogisme, nous sous-entendons donc : « s'il est vrai que » : les prĂ©misses sont des hypothĂšses, et la logique en tant que telle ne peut produire que des raisonnements hypothĂ©tico-dĂ©ductifs. La logique n'augmente en rien notre connaissance, elle ne fait qu'expliciter une conclusion qui par dĂ©finition devait dĂ©jĂ  ĂȘtre contenue dans les prĂ©misses, en ne tenant en outre aucun compte du contenu mĂȘme des propositions.


✍Aristote, nous dit Descartes, s'est trompĂ© sur ce point : la logique, art de la dĂ©monstration formelle, est l'art des dĂ©monstrations vides et en un sens, inutiles. Elle ne saurait servir de mĂ©thode ou d'instrument (en grec organon) Ă  la connaissance en gĂ©nĂ©ral.


 ✅Y a-t-il une autre mĂ©thode pour dĂ©montrer ?

✍Selon Pascal dans L'Esprit de la gĂ©omĂ©trie, c'est la mathĂ©matique, et plus exactement la gĂ©omĂ©trie, qui fournit Ă  la connaissance le moyen de dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ© et de la dĂ©montrer : il ne faut employer aucun terme sans en avoir d'abord expliquĂ© le sens, et n'affirmer que ce que l'on peut dĂ©montrer par des vĂ©ritĂ©s dĂ©jĂ  connues. Mais il y a des termes que l'on ne saurait dĂ©finir, parce qu'ils nous servent Ă  dĂ©finir tout le reste : les « mots primitifs ». Ainsi, je ne peux pas dĂ©finir des mots comme « temps » ou « ĂȘtre », mais je n'ai pas besoin d'une telle dĂ©finition, parce que je sais intuitivement ce que ces mots veulent dire.


✍La mĂ©thode gĂ©omĂ©trique ne nous conduit donc pas Ă  vouloir tout dĂ©finir, mais au contraire Ă  partir de termes absolument Ă©vidents pour dĂ©finir les autres et commencer nos dĂ©ductions. C'est exactement ce que dit Descartes : la mĂ©thode de la connaissance, c'est la mĂ©thode gĂ©omĂ©trique, qui consiste Ă  dĂ©duire des vĂ©ritĂ©s de plus en plus complexes Ă  partir d'idĂ©es claires et distinctes.


✍Ainsi, dans son Éthique, Spinoza va appliquer Ă  la philosophie la mĂ©thode des gĂ©omĂštres : on pose des dĂ©finitions et des axiomes dont on dĂ©duit tout le reste, y compris l'existence et la nature de Dieu.


 ✅La mĂ©thode gĂ©omĂ©trique peut-elle constituer l'organon de la connaissance ?


✍Leibniz montre qu'on ne peut gĂ©nĂ©raliser la mĂ©thode gĂ©omĂ©trique Ă  toute la connaissance : avec cette mĂ©thode, toutes les dĂ©ductions reposent en effet sur des termes primitifs indĂ©finissables, mais rĂ©putĂ©s parfaitement clairs et Ă©vidents. Or, pour Leibniz, l'Ă©vidence est un critĂšre purement subjectif : quand je me trompe, je prends une erreur pour une Ă©vidence, en sorte que l'Ă©vidence n'est pas Ă  elle seule le signe de la vĂ©ritĂ©.


✍Kant, surtout, va dĂ©montrer que la mĂ©thode gĂ©omĂ©trique n'a de sens qu'en mathĂ©matiques : la dĂ©finition du triangle me dit ce qu'est un triangle, mais pas s'il existe rĂ©ellement quelque chose comme un triangle. La mĂ©thode gĂ©omĂ©trique est donc incapable de passer de la dĂ©finition Ă  l'existence.


✍Cela n'a aucune importance en mathĂ©matiques : peu importe au mathĂ©maticien que le triangle existe rĂ©ellement : pour lui, la question est simplement de savoir ce que l'on peut dĂ©montrer Ă  partir de la dĂ©finition du triangle et des axiomes de la gĂ©omĂ©trie. Mais quand la mĂ©taphysique entend dĂ©montrer l'existence de Dieu selon une mĂ©thode mathĂ©matique, elle est dans l'illusion, parce que les mathĂ©matiques sont justement incapables de dĂ©montrer l'existence de leurs objets. Selon Kant, le seul moyen Ă  notre portĂ©e pour savoir si un objet correspond rĂ©ellement au concept que nous en avons, c'est l'expĂ©rience sensible. Au-delĂ  des limites de cette expĂ©rience, nous pouvons penser, dĂ©battre, argumenter, mais pas dĂ©montrer ni connaĂźtre.


✍La citation

 « À l'auberge de l'Ă©vidence, Monsieur Descartes a oubliĂ© de mettre une enseigne. » (Claude Adrien HelvĂ©tius)

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